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L'habitude

Il savait qu'il ne fallait pas, qu'il ne devrait pas sortir encore cette nuit. On l'avait presque pris sur le fait, l'année dernière, dans le quartier gai.

Il avait tellement parcouru les rues de ce nouveau quartier qu'il en connaissait les moindres recoins par cœur. Il en connaissait tous les sons, intimement. Il aurait même pu, s'il l'avait voulu, se guider uniquement à l'aide des odeurs, tellement il avait parcouru le même chemin souvent.

C'était devenu dangereux de sortir ainsi la nuit, à l'insu de sa femme. Elle avait toujours été si bonne pour lui. Mais sa maladie la faisait terriblement souffrir, depuis deux ans. Elle devait prendre de puissants médicaments qui l'assommaient, littéralement, pour la nuit. Il n'y avait pas de doses plus fortes. Mais la maladie progressait et, une nuit, il le savait bien, la douleur finirait par la réveiller. Il espérait vivement que lorsque ce moment viendrait, il ne serait pas absent, comme maintenant.

Mais, c'était depuis longtemps plus fort que lui.

Comme les dernières fois, il bifurqua vers la droite, à la boîte postale. Il contourna l'énorme bosquet qui obstruait presque complètement l'entrée d'une étroite ruelle, entre deux pâtés d'édifices délabrés, usés par le temps et la négligence.

Comme d'habitude, tous ses sens étaient en éveil. Comme d'habitude, sa survie en dépendait.

Il avançait lentement, à pas feutrés, prenant bien soin de ne pas heurter un objet qui aurait pu alerter quelqu'un. Au bout d'un moment, les sons habituels lui parvenaient, clairement, du bout de la ruelle. Les fêtards du vendredi soir sortaient bruyamment des bars. Les jeunes écervelés cabraient leurs montures rutilantes et s'amusaient à démarrer dans un crissement de pneus énervant.

Furtivement, il se glissa dans l'embrasure d'un portique malodorant qui ne devait jamais avoir connu la lumière, tellement les édifices étaient haut, et la ruelle étroite. Il n'avait, en effet, jamais senti le soleil toucher sa joue, lors des premières excursions de reconnaissance, effectuées il y a si longtemps déjà.

Il n'était plus loin de la rue bruyante d'activités nocturnes. Suffisamment près, d'ailleurs, qu'il parvenait à entendre, malgré le tintamarre, la voix rauque et chaude de Lucienne, la prostituée la plus populaire du quartier depuis une semaine.

Ses clients l'appelaient " la grande blonde " mais lui, il savait qu'elle était brune. Il l'avait entendue l'avouer à une de ses amies, la nuit dernière, alors qu'elles faisaient le pied de grue, à deux pas de lui. Il était si bien dissimulé qu'elles n'avaient jamais soupçonné sa présence.

Pas étonnant, d'ailleurs. Il avait des années d'expérience dans l'art de passer inaperçu. Il avait tellement pratiqué ses techniques qu'il était un des meilleurs. Même Gustave, le vieux clochard, ne protestait plus lorsqu'il traversait le domicile élu de ce dernier, sur la pointe des pieds.

Malgré son haut niveau de compétence acquise, il n'avait jamais soufflé mot de ses " prouesses " nocturnes à quiconque. Il n'avait pas besoin d'admirateurs : il avait besoin de vivre la peur, en solitaire, sans partager. Point.

C'était son secret. Il savait bien, dans le fond, qu'il se ferait happer par le destin, un jour ; qu'il se ferait prendre à son petit jeu . Ce serait la fin, alors. Ce serait la mort violente certaine.

Il ne savait pas, cependant, ce qu'il ferait sans cette montée d'adrénaline, qu'il anticipait toujours avec jouissance. La salive qui devient soudain épaisse, la gorge qui se resserre, le cœur qui bat à tout rompre, la pression sanguine qui monte derrière les tempes et, finalement, ces tout petits spasmes sous sa ceinture.

Ces derniers se manifestaient invariablement juste avant l'assaut final. Ces signes étaient d'ailleurs un gage certain d'intenses émotions, un symptôme précurseur du paroxysme de plaisir qu'il recherchait tant, et pour lequel il avait si patiemment revécu son scénario, nuit après nuit, depuis des mois.

Chaque nouvel exploit lui insufflait une nouvelle certitude envoûtante d'invincibilité.

Personne ne s'était encore douté de rien. D'ailleurs, il ne comptait plus ses faits d'armes depuis longtemps.

Il buvait toujours, littéralement, les paroles des journalistes, le lendemain, aux nouvelles de huit heures.

Les témoins n'en revenaient jamais du geste insensé qui avait été perpétré. Il se trouvait toujours quelqu'un pour conclure : " On devrait l'enfermer à double tour, celui qui a fait ça, et jeter la clé " ! D'autres encore ajouteraient : " C'est un fou dangereux. Il a besoin de se faire examiner sérieusement, ce gars-là " !

"Il", "celui", "gars". Voilà les seuls indices qu'il n'avait jamais laissés derrière lui. Quelqu'un avait déjà conclu qu'il devait être un homme, et un athlète accompli, pour être capable d'un si puissant sprint. On avait même suggéré qu'on doive mettre tous les " sprinteurs " de renom, en tête de liste des suspects.

Lucienne était maintenant seule. Elle se tenait adossée contre le mur, tout près de la sortie de la ruelle, juste devant un tas d'ordures nauséabondes. Elle se mit à siffloter, tout doucement, un air de jazz connu. Elle ne le verrait pas venir. Il devint soudainement agacé de ne pouvoir se souvenir du titre. Ne se targuait-il pas, sans cesse, de tout connaître du jazz ?

L'air chaud et humide intensifiait les odeurs. C'était devenu insoutenable, mais il allait faire vite, très vite. Comme d'habitude.

Assez rêvasser. Le moment est venu de passer à l'acte. Le bruit des voitures, que leurs pilotes d'occasion avaient commencé à faire rugir d'impatience au feu rouge, allait atteindre son apothéose dans quelques secondes.

D'une puissante détente de sa jambe droite, il bondit.

* * * * *

Il est huit heures. Bonjour, Mesdames et Messieurs. Voici maintenant les nouvelles locales.

L'homme, surnommé le " sprinteur ", a finalement trouvé la mort la nuit dernière, vers deux heures quarante-cinq.

Un cycliste ivre, qui filait à vive allure sur le trottoir, est entré en collision violente avec l'homme qui avait soudainement surgi d'une étroite ruelle. Le " sprinteur " est mort sur le coup, alors que, selon toutes vraisemblances, il s'apprêtait à commettre sa cascade favorite, avec laquelle il avait acquis sa douteuse renommée.

On se souviendra qu'il était passé maître dans un " contre la montre " avec les voitures, lorsqu'elles s'apprêtaient à démarrer en trombe au feu vert. Il avait toujours réussi à traverser devant les bolides sur le point de démarrer, sans se faire frapper. Il attendait toujours à la dernière fraction de seconde, pour mieux flirter avec la mort.

Étonnamment, la police a révélé que l'homme de 27 ans était aveugle de naissance.

Claude Jollet écrivain - plume et encrier.


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