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L'éveil

J'avais à peine dix ans, je crois, lorsque j'éprouvai pour la première fois, cette vertigineuse sensation. C'était lors d'une soirée de canicule en juillet, à la maison de campagne de tante Mélanie. Je n'arrivais pas à dormir, car nous étions arrivés le soir même, et j'avais sommeillé pendant presque tout le trajet - qui avait duré plus de trois heures - bercé par le ronronnement de la vieille familiale, et caressé par le vent chaud et humide qui s'engouffrait dans l'habitacle, par la fenêtre entrouverte.

Or, ce soir-là, je m'étais levé sans faire de bruit et, accoudé à la fenêtre, je contemplais le firmament, pendant que les parfums exotiques de la forêt me titillaient les narines. Je n'avais jamais encore rien vu d'aussi captivant. Il n'y avait pas un seul nuage, pas de lumières de ville, pour masquer ou atténuer le spectacle grandiose qui s'offrait à mes yeux. Des milliards et des milliards d'étoiles brillaient, de tous leurs feux, sur un fond noir d'encre de chine. Certaines étaient regroupées et agencées de telle sorte que je pouvais imaginer, tantôt un animal, tantôt un objet familier.

Un petit groupe d'étoiles retint bientôt mon attention.

On eût dit un lièvre, prêt à bondir hors de portée d'un prédateur. Plusieurs des étoiles, qui formaient sa tête et son cou, semblaient plus rouges que les autres, qui traçaient son corps et ses pattes. Le petit animal portait une oreille curieusement allongée sur son dos, alors que l'autre était dressée, telle une antenne, sans doute pour mieux capter les vibrations hostiles. Sa tête, à demie tournée vers moi, et l'oeil gauche anormalement grand, lui donnait un air effrayé et traqué.

Je pouvais distinguer quelques étoiles, plus roses que bleues, qui scintillaient dans la région de l'oeil. Elles retenaient présentement toute mon attention. Sans m'en rendre compte, j'étais maintenant totalement concentré sur les douces pulsations de ces dernières. Une sensation de bien-être m'envahissait, et je n'étais plus conscient du bois rude qui, tantôt, me piquait les avant-bras. On eût dit que j'étais comme suspendu, au sein même de tous ces objets célestes, et que je pouvais regarder vers l'intérieur et discerner les innombrables molécules de mon corps qui servaient, en quelque sorte, de contre-poids, m'évitant de basculer dans l'abysse.

J'étais en équilibre, confortable. Je flottais comme un nénuphar sur un étang de baume divin.

Des liens ténus reliaient les étoiles de l'oeil du lièvre à chaque molécule de mon corps, et un zéphyr leur infligeait des oscillations qui me procuraient d'indicibles sensations. D'ailleurs, mon corps semblait maintenant intégré aux étoiles et de faibles sons, comme des tintements surimposés à de voluptueuses ondulations, m'habitaient. Je n'étais plus que lumière, couleurs, et pulsations. Même les discrets effluves estivaux contribuaient à la symphonie montante que j'étais devenu.

Bien que le temps semblait s'être arrêté, je conservais, tout de même, une certaine notion de la mesure, de la cadence. Je vivais les portées, sans qu'elles ne s'estompent pour autant, une fois accomplies. J'en connaissais le dénouement, qui demeurait inachevé, sans que cela ne m'attriste, bien au contraire.

Je savais que j'étais ici, et ailleurs, à la fois et, que cette intime communion avec l'infini intérieur ne m'était permise que pour que je puisse m'accomplir.

Doucement, tout doucement, un demi-ton vint épouser l'intimité de ce moment absolu puis, un autre. Bientôt, une discrète discorde s'installa et, l'espace d'un éclair, nous étions plusieurs ... je pouvais de nouveau discerner les limites de mon univers et, enfin, de celui qui m'en sépare.

Les conifères, au sommet des montagnes, de l'autre côté du lac endormi, taillaient une déchirure dans le firmament. Les grenouilles et criquets reprirent leur joyeux tumulte. La nuit poussa un long soupir sur mes bras nus et, frissonnant, je retournai me coucher, me disant que l'air était décidément meilleur ici qu'à la ville.

Juste avant de m'endormir, je me souviens d'avoir éprouvé l'étrange certitude que mes lendemains s'avéreraient, dorénavant, différents.

* * * * *

Le jaune, l'ocre, l'orangé ... un éventail de couleurs torrides vacillait devant moi, cependant qu'un subtil chatouillement dansait sur mon front. D'indéfinissables effluves, accompagnés de notes cristallines ...

Une explosion de lumière me bouscula hors du sommeil. Il faisait un soleil radieux et un rayon espiègle s'était frayé un chemin jusqu'à mon oreiller, à travers les branches d'un érable argenté, puis du rideau que j'avais négligemment laissé entrouvert. La mouche, surprise en pleine exploration, avait quitté mon front pour, maintenant, s'abreuver aux abords de mon nez, là ou de minuscules gouttes de sueur avaient déjà commencé à perler. Son ardeur avait, sans doute, été fouettée par la chaleur et le délicieux mélange d'aromes de café et de crêpes qui provenait de la cuisine, au rez-de-chaussée. Je décidai, momentanément, d'ignorer les grondements d'anticipations, qu'émettait mon estomac, pour m'étirer langoureusement, et goûter, tel un fin connaisseur, ce matin à la campagne délicatement meublé des bruissements et gazouillis qui émanaient du gigantesque érable qui, aujourd'hui encore, allait prodiguer l'ombre fraîche tant convoitée par les citadins qu'étaient, indéniablement, mes parents. Au fil des été passés, j'en étais venu à considérer de tels moments comme paradisiaques.

Cependant, et ce, pour la première fois depuis que nous venions ici pour les vacances de papa, les Aâââk! Aâââk! Aâââk! des corneilles, habituellement perchées aux arbres qui s'agrippaient désespérément à la falaise, de l'autre côté du lac, ne m'avaient pas réveillé à l'aube! C'était une bien étrange sensation, comme celle qui vous assaille lorsque, par distraction, vous n'êtes pas débarqué à l'arrêt d'autobus habituel, ou encore, comme une rôtie de pain de campagne, sans les confitures de grand-mère. Ces cris rauques étaient pourtant devenus pour moi, au fil des étés, des symboles de liberté et de bonheur infini.

L'événement de la nuit dernière était, à vrai dire, exceptionnel, et je le considérais parfaitement digne de partager, voire détrôner, les cris de corneille à l'aube, et la plainte d'un train dans la nuit lointaine, dans la hiérarchie affective de mon enfance. D'ailleurs, je ressentais encore l'effet des ces indéfinissables émotions encore toutes récentes, telle la chaleur d'une épaisse couche de braises ardentes qu'un feu vigoureux aurait laissé dans l'âtre. La sensation n'était pas désagréable du tout, bien au contraire.

Trêve de rêveries. Je décidai de remettre à plus tard l'exploration et l'analyse de ces nouveautés, sachant, au plus profond de mon être, que je venais d'entamer, irréversiblement, une étape nouvelle de ma vie, et quelque chose me disait que le meilleur était encore à venir.

A la bouffe, maintenant! Je bondis hors du lit et dévalai l'escalier d'un trait, sachant que grand-père adorait me voir faire cela, peut-être, entre autres, parce que ma mère poussait alors invariablement un petit cri d'effroi, en laissant toujours "tomber" ce qu'elle tenait, le cas échéant. Ce matin, ce fut la rôtie de pain frais qu'elle venait d'enduire d'une épaisse couche de confitures aux fraises à mon intention. J'avais si faim que je sus, immédiatement, que j'allais, cette fois, payer personnellement pour mon bref moment de gloire mais j'eus, tout de même, la satisfaction de voir la beurrée effectuer deux lentes révolutions - le temps nous semble toujours défiler au ralenti, en de pareils moments - éviter le plafond de justesse, puis retomber, comme la coutume le veut, le côté aux fraises vers le sol.

Mon cousin, plus vieux de toute l'éternité des treize mois qui nous séparaient, n'apprécia guère la moumoute qu'il venait d'acquérir; même ma mère ne pût s'empêcher de s'esclaffer.

J'étais, à vrai dire, comblé. Décidément, les vacances démarraient du bon pied, car je venais, par personne interposée, de remettre la monnaie de sa pièce à ce cousin suffisant, pour une ultime salve qu'il m'avait servie, lors de mon départ pour la ville, l'été dernier. Le ballon plein d'eau marécageuse m'avait alors atteint de plein fouet, juste comme nous allions démarrer. Nous avions dû retarder notre départ d'une demi-heure, ce jour-là, le temps d'un bain et d'un changement de vêtements. Je me souviens encore, d'ailleurs vivement, de l'odeur nauséabonde. Alors, c'est bien fait. Justice est rendue. Et lui qui a horreur de se faire dépeigner...!

* * * * *

Quelques jours après l'opération, le médecin déclara que j'étais de trempe olympique ... même en chaise roulante.

Ils n'ont qu'à bien se tenir, croyez-moi !

Claude Jollet écrivain - plume et encrier.


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